LA ZIARRA

               

                                   
          
       “  L A   Z I A R A A   ‘’ 

                                                (  LA VISITE  )

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             Par Djillali Hadjebi*

                                                        A une demi-lieue environ au sud-est de Baraki, ou de la Cité Récazin comme on l’appelait autrefois, au lieudit Sidi-Arzine, se trouve le tombeau d’un saint-homme appelé ‘Baba Hamouda’. Ce sanctuaire était très visité  par la communauté autochtone de cette région centrale de la Mitidja ; particulièrement par les femmes qui y allaient en emmenant avec elles toute leur progéniture. Elles venaient de Raïs et d’El-Houaoura, de Sid-Ali Chérif et de Ben-Ghazi, des Eucalyptus, de Ouled-Allel, de Bentalha et de tous les ‘haouchs’ qui se trouvaient à la périphérie des domaines coloniaux. Chaque matin, dans leur haïk blanc, un baluchon à la main ou porté en équilibre sur la tête et accompagnées d’une ribambelle d’enfants excités, toutes ces femmes que l’on croisait sur les chemins, les sentiers et les traverses, comme répondant à un devoir, rendaient visite au saint-patron de la région.

 

               Dans une bâtisse attenante au tombeau, une source d’eau naturelle jaillissait de terre comme un geyser et se déversait dans un grand bassin. Ni froide, ni trop chaude, toujours à température idéale pour le bain, elle était également très appréciée pour ses propriétés thérapeutiques. La visite au saint ‘Baba-Hamouda’, la ‘ziaraâ’, durait une bonne partie de la journée. Elle était faite de prières autour du tombeau du saint homme, d’invocations et de modestes offrandes. Une grande partie du temps cependant était réservée aux ablutions et au bain que l’on prenait en commun dans le grand bassin. En personnes prévoyantes les accoutumées des lieux se préparaient bien à l’avance pour une telle journée, exceptionnelle pour certaines car n’ayant que peu d’occasions pour sortir de chez elles. Bougies, henné et encens divers, constituaient généralement les ingrédients indispensables à une bonne ‘ziaraâ’. A cela s’ajoutaient quelques vivres pour la journée, voire du couscous que l’on partageait avec les autres. Sans oublier bien sûr les quelques ‘douros’ qu’on laissait, le soir avant de repartir,  aux serviteurs des lieux pour s’attirer sur soi et sur sa famille la ‘baraka’, la bénédiction du saint homme.

 

               En plus de la nourriture et des ingrédients, il fallait également penser à prendre avec soi quelques ustensiles pour réchauffer et servir les aliments, des serviettes pour le bain et  du  linge de rechange pour toute la famille. Il ne fallait rien oublier, mais sans se charger inutilement non plus car le trajet était assez long. Pour s’assurer une bonne place au bain, notamment près de la source où il y’avait toujours beaucoup de monde, il fallait arriver avec les premiers groupes de visiteuses. Cette prouesse n’était possible que pour les familles qui habitaient sur place à Sidi-Arzine ou venaient de Ben-Ghazi, éventuellement de la Cité Récazin. On préparait chaque ‘Ziaraâ’  comme une véritable expédition. Pour gagner du temps on bouclait tous les baluchons la veille. Très tôt le matin, une fois le père et les grands frères expédiés au travail ou à l’école avec un café bien chaud dans le ventre, on était dehors derrière la mère ou la grande sœur qui ouvrait la marche.

 

                  Malgré tous les chemins de traverse et autres raccourcis, le trajet jusqu’à Sidi-Arzine demeurait encore assez long, surtout pour les plus jeunes. Contrairement aux plus grands qui semblaient ne ressentir aucune fatigue et prenaient même plaisir à une telle sortie, à mi-chemin les enfants était déjà épuisés. Il leur fallait une certaine dose de volonté et de courage pour soutenir le rythme imposé. Drapées dans leur haïk blanc qui leur tombait jusqu’aux chevilles, un ballot en équilibre sur la tête et des fois un bébé dont on apercevait à peine le visage dans les bras, les femmes avançaient à grands pas en jetant de temps à autre un regard à l’arrière pour voir si leur petite troupe suivait. C’était toujours en traversant ‘el-merdja’, d‘anciens marécages asséchés situés au sud-est de la cité Récazin, que les plus jeunes ressentaient des débuts de fatigue. Les baluchons devenaient plus lourds et les jambes répondaient maladroitement. Des fois même le soleil se mettait de la partie en dardant sur elles ses rayons de plus en plus chauds. N’étaient-ce les encouragements de toutes sortes de leur mère ou de leur grande sœur, elles auraient volontiers abandonné leur marche pour répondre à l’invite de ces saules pleureurs où l’ombre faite par leurs rameaux tombants semblait si fraîche, si accueillante. Ils étaient situés un peu à l’intérieur des terres, esseulés dans cette étendue dénudée et alignés l’un derrière l’autre le long d’un ancien cours d’eau. Plus près du chemin, des cressonnières côtoyaient des carrés de fines herbes où les effluves de persil, de menthe et de basilic venaient tour à tour chatouiller les narines des passants. Dans un grand bassin aux bords surélevés, de jeunes ouvriers lavaient et empaquetaient des bottes de poireaux, de cardons et d’oignons verts. Des coups de canons sourds et lointains appuyés par un ronronnement continu, fit lever un instant la tête des ouvriers. Très haut dans le ciel, au-delà de Fondouk, des soldats, minuscules petits points noirs dans un ciel d’azur, descendaient lentement en parachute alors que leur gros avion s’éloignait.

 

               A la limite de cette étendue, les ondulations des terres laissaient par endroits voir les toits en tuiles rouges de quelques maisonnettes qui émergeaient ça et la et se détachaient à l’horizon. Portés par le vent, des bruits de voix fragmentaires parvenaient jusque dans la plaine. A l’approche de Sidi-Arzine les petites troupes de femmes et d’enfants pressaient encore davantage le pas. Au fur et à mesure que l’on avançait, des murmures confus ponctués parfois de cris et de gémissements se faisaient de plus en plus entendre.  A un moment donné, à quelques dizaine de mètres du tombeau où reposait le saint homme, le vacarme qui ressemblait tantôt à celui que ferait dans un ‘souk’ une foule de gens affairés, devenait plus perceptible, plus audible. Aux ardentes invocations de certaines femmes, se mêlaient les longues litanies des autres.

 

                 Le bassin et ses abords étaient comme à chaque fois déjà plein de femmes. Un tumulte indescriptible y régnait. A peine visibles à travers les volutes de vapeur d’eau que dégageait la source, des femmes à moitié nues, juste une chemise sur le corps ou un fichu sur les reins, allaient et venaient dans tous les sens comme si elles exécutaient un ballet sans fin dont elles seules connaissaient la chorégraphie. Le plafond bas de la grande pièce, en forme de voute, était perlé d’une multitude de gouttelettes d’eau qui scintillaient par moments dès que la  porte s’ouvrait et laissait passer un rayon de lumière. Les vêtements collaient à la peau et la  moindre étoffe devenait une gêne. Les plus jeunes, adossées à même le sol le long des murs, souvent le regard plein de compassion et les yeux humides, observaient la scène. Un seau plein entre les jambes, de temps à autres elles s’aspergeaient abondamment d’eau chaude qu’elles se déversaient sur la tête ou les épaules à l’aide de grandes tasses de hammam en cuivre ou en plastique.

 

               C’était en accomplissant le rituel de la ‘ziaraâ’, en faisant leurs ablutions ou en prenant leur bain, que les femmes trouvaient l’exutoire idéal pour déverser leur trop-plein de chagrin et de misère. Chacune d’elles, prenant à témoins les autres femmes, racontait à haute voix son malheur, sa douleur, sa détresse, et demandait aide et protection à Baba-Hamouda. Tour à tour, elles l’imploraient pour aider à retrouver et à ramener à la maison un mari, un père, un frère ou un fils. Elles le priaient pour éloigner d’elles et de leur famille le mauvais œil, pour rapprocher des êtres ou guérir un enfant.  En retour, elles promettaient des visites plus fréquentes, des aumônes conséquentes, des dons significatifs.

 

               Les plus jeunes étaient à chaque visite fortement impressionnées par les cris, les prières, les invocations et les gémissements de toutes ces pauvres femmes avec qui elles se sentaient à chaque fois un peu plus proches. Frappées par le malheur, elles criaient leur douleur, racontaient leur histoire et suppliaient le Saint homme de leur venir en aide et de les protéger. Leurs lamentations et leurs supplications n’étaient pas différentes les unes des autres. Elles avaient toutes un être cher à protéger, à guérir, à retrouver ou à aider. Les filles imaginaient mal ces êtres maléfiques qui d’un simple regard pouvaient jeter un mauvais sort, créer la discorde dans les familles et entre les personnes ; ces envieux dont la méchanceté et la jalousie pouvaient à elles seules causer bien du mal et réduire à néant bien des projets. Entre un bain et un autre, la tête encore pleine de cris, de gémissements et de supplications, les filles sortaient prendre l’air. La grande bâtisse où reposait le saint homme était cernée de toutes parts par des coquelicots et des narcisses qui semblaient s’étendre à l’infini parmi les hautes herbes, comme un immense tapis vert tacheté de rouge, de jaune et de blanc.

 

                                                                      X

  • H. D. est Romancier et Nouvelliste, auteur de plusieurs œuvres littéraires dont le dernier roman « Djamila ou le temps des sarments »  a été édité en France en 2010.                                                   


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Date de dernière mise à jour : 15/06/2012

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