Une improvisation de l'Emir

   

UNE IMPROVISATION

DE .

L'ÉMIR ABD EL .KADER

Lorsqu'un peuple qui dégénère s'enfonce dans les

ténèbres où tôt ou tard il doit disparaitre, le niveau des

intelligences décroit .sensiblement et va en s'abaissant

de jour en jour. Aucun secours ne peut galvaniser ce paralytique;

il se refuse à tout mouvement qui lui devient

antipathique et douloureux. Essayer de le faire marcher

devient matériellement impossible; sa disparition est

fatale. '

Quelques rayons d'intelligence apparaissent· de loin

en loin à la surface ; mais ces rares lueurs, qui brillent

d'autant plus qu'elles sont entourées d'ombre, n'ont pas

assez de force pour éclairer suffisamment; ce sont des

,météores, ce n'est pas la lumière du jour. Tel fut l'Émir

Abd el Kader pour le peuple arabe de l'Algérie.

Cet homme remarquable, sur lequel, pendant seize ans,

tous les yeux étaient fixés, dût, trahi par la fortune,

quitter brusquement la scène politique où il avait joué

un si grand rôle; son heure sonnée, il devait rentrer

dans l'ombre.

L'activité de son esprit dût souffrir de ce repos forcé,

et il est même extraordinaire qu'il ait pu, après une vie

aussi agitée, renoncer à l'action et passer dans le repos

un temps égal à celui du mouvement. pour tout autre,

ce n'eût peut-être pas été possible, mais en l'Émir

Abd el Kader, il y avait deux hommes; -l'un, ardent,

 

infatigable et ambitieux; - l'autre, rêveur, quelquefois

mystique et toujours prêt à se résigner.

L'Émir crut avoir la puissance d'électriser, par la parole

et par l'exemple, un peuple énervé par un long esclavage

et affaibli par les luttes intestines; il crut pouvoir le

relever, le rappeler à la vie et en faire une nation, dont

il eût été le chef après en avoir été le sauveur. A cette

grande pensée, il consacra les plus belles années de son

existence et il y dépensa toutes les forces vives de son

esprit et de son corps.

Ala fin, abandonné, découragé, il dut renoncer à ses

illusions et songer avec amertume, -lui, le penseur, à

tous ces hommes, à tous ces braves, sacrifiés pour le

triomphe d'une idée grandiose, il est vrai, mais irréalisable,

vu le peu de moyens dont il disposait. Il dut alors

appeler à lui la résignation, cette philosophie des vrais

croyants; il accepta le sort que Dieu lui avait fait et se

replia sùr lui-même, pour se consacrer à la méditation

et à la prière et pour s'adonner à la culture des belles lettres

qui avait toujours eu beaucoup d'attrait pour lui.

Combien dut-il souffrir, en prison, loin de l'Algérie et

du sol natal qu'il aimait tant, ayant perdu tout espoir

de contempler encore ses pittoresques montagnes et le

vaste horizon des immensités du Sahara, qui n'a que le .

ciel pour limites.

Combien la vue d'une sentinelle, portant l'uniforme

.de ces Français qu'il avait si longtemps combattus, dût

lui être odieuse

Aussi, quand les portes s'ouvrirent devant lui, quand

sa prison fut changée en exil, quand la liberté eut été

rendue à lui et aux siens, il éprouva un immense soulagement. .

Libre dans la retraite qu'il avait choisie, mûri par une

longue expérience, il put évoquer les souvenirs de sa

jeunesse et les émotions de sa carrière militaire.

Ia revue africaine, 27- année. N° ule (MAI 1883). l6

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site.

الصلاة و السلام عليك يا رسول الله

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site