Afin que nul n'oublie...(2)

  Article paru dans le quotidien "La voix de l'Oranie"

  du Jeudi 17 Mars 2011 sous le N° 3453

 

 

                                                                                      

PAR DJILLALI HADJEBI*                               "AFIN QUE NUL N'OUBLIE..."

                                                       (2ème partie et fin)

 

«Les impérialistes ont toujours été

de mauvais élèves de l’Histoire. Ils

oublient vite leurs leçons…»

Général V.N. GIAP

Réveillés par des appels discrets,

tous les hommes sortent renforcer

les équipes de garde. Dans

toutes les maisons, tous les gourbis,

les femmes mettent à l’abri les plus

petits, se préparent au pire, retiennent

leur souffle. Un silence de mort

semble planer sur le village entier.

Changeant d’objectif, le puissant

projecteur du Centre de Transmission

situé entre la Cité Récazin et

Saint Raphaël, plus connu sous l’appellation

de Bentalha, fouille le bois

longeant l’oued El-Harrach. Distrait,

il s’oublie un peu et reste figé sur un

terrain vague. Du côté de la gendarmerie

et de la S.A.S, le black-out

est total. Devant les casernes des

bérets noirs et des gardes-mobiles, les

sentinelles font les cents pas réglementaires.

En silence, profitant de

cette fausse accalmie, les hommes

bloquent les croisements et les principaux

carrefours à l’aide d’obstacles

de fortune. Encadrés par quelques fidaynes,

armés de barres de fer, de

haches, de fourches ou autres armes

blanches, ils attendent de pied ferme

la horde d’assassins. Vers les coups de

minuits, des cris soudains d’Allah ou

Akbar, Allah ou Akbar, suivis par des

rafales d’armes automatiques,

déchirent la solitude et le silence de

la nuit. La première alerte est donnée

par le quartier Est, du côté des ‘Sampiré’.

Au cri lancé par le groupe qui

venait de s’accrocher avec les membres

de l’O.A.S, succèdent très vite les

youyous des femmes. D’abord lointains,

les youyous se rapprochent et

embrasent en un temps record tout

Baraki. Un concert strident qui galvanise

les hommes. Ca et là, au-delà

des youyous et des ‘Allah ou Akbar’,

des coups de feu sporadiques.

Quartier Ouest, la nouvelle cité Diar

El-Baraka et du côté des ‘Castello’, de

nouveau des rafales d’armes automatiques,

des cris d’Allah ou Akbar et

des lueurs de flammes. Appliquant

les consignes les hommes ont bloqué

tous les carrefours empêchant ainsi

tous déplacements par voitures des

criminels de l’O.A.S. Plusieurs automobiles

abandonnées par leurs occupants

brûlent. Ne s’attendant pas à un

tel comité d’accueil, une telle résistance,

les assaillants battent en retraite,

fuient, frappent aux portes des

pieds-noirs qui restent désespérément

closes.

Dans le noir les hommes les poursuivent

à travers jardins et vergers.

Durant une bonne partie de la nuit,

des cris, des tirs de mitraillettes et

des coups de feu sporadiques, des

youyous et des Allah ou Akbar,

seront entendus aux quatre coins du

village sans qu’il y’ait une quelconque

réaction de la part des militaires ou

de la gendarmerie. Alors que

quelques membres du commando

O.A.S., à pieds, réussissent à regagner

la villa Sampéri, du côté des Castello

on s’engouffre à sept et huit dans les

véhicules pour quitter rapidement le

bruits de pas des soldats, dureront

toute l’heure qui suit. Au petit matin

quand les gosses peuvent enfin sortir,

tous les coins et recoins des quartiers

sont fouillés. Des traces de sang, des

douilles, quelques chargeurs vides de

M.49, mais rien d’autre. Les quelques

voitures abandonnées, intactes, sont

saccagées. Méfiants, les pieds-noirs

ouvrent les persiennes, scrutent les

alentours. Rassurés ils ouvrent leur

porte, font quelques pas dans leur

jardin, puis dans la rue enfin. Une

nouvelle journée, un dimanche, aussi

‘ordinaire’ que tous les autres commence.

Au stade il y a foule; des gosses

surtout pour assister à la rencontre

au programme: Les CRAC, Cité Récazin

Athlétic Club, contre les DROS,

les Diables Rouges de Oued-Smar.

Les visiteurs sont déjà là. Des

fusiliers de l’air les accompagnent.

Les joueurs revêtent leurs maillots et

rentrent au stade.

Des vestiaires situés près de

l’Auberge des trois chemins, les locaux,

les violets et blancs, arrivent au

pas de course. Ils sont tous là et entrent

à leur tour sur le terrain de jeu

sous les applaudissements des jeunes

supporters. L’arbitre regarde sa montre,

alerte les joueurs puis donne le

coup d’envoi. Un peu plus tard dans

la matinée, les Sampéri et leurs

acolytes préparent une sortie.

‘Sawt el Arab’, l’émission consacrée à la révolution

algérienne diffusée par la radio du Caire, commente

l’évènement en révélant que grâce à la vigilance et au

courage de ses habitants un horrible massacre planifié

contre la population de Baraki a pu être évité.

village, la route de l’Arbaâ n’étant qu’à

cent pas. Juste avant l’aube le vent

tombe, la pluie cesse. Des carcasses

de voitures calcinées fument encore.

Un silence impressionnant pèse sur le

village. Après avoir installé des guetteurs

aux points stratégiques, les

hommes, épuisés, rentrent chez eux

pour se reposer et soigner les blessés.

La villa Sampéri où s’étaient refugiés

quelques fuyards est placée sous surveillance.

Aux premières lueurs du

jour, une jeep sort lentement de la

caserne des bérets noirs. Au premier

croisement et aux premiers cadavres

qu’elle découvre, certainement pas

ceux attendus, la patrouille donne

l’alerte. Militaires, gendarmes et

goumiers s’en mêlent. Il faut faire

vite. Il ne reste que peu de temps

avant la levée du couvre-feu. Les engueulades

des gradés, les jurons, les

mugissements des G.M.C. et les

Des deux côtés de la villa des

groupes se forment. Leurs armes de

fortune cachées sous les manteaux et

les kachabias, des hommes les attendent

de pied ferme.

Un membre du commando O.A.S.

ouvre une fenêtre et regarde. Aucune

issue n’est possible. Un moment après

il ouvre de nouveau la fenêtre et désespéré,

il fait feu sur la foule. M…, est

touché. Encore à la fleur de l’âge, il

passera le restant de ses jours sur une

chaise roulante avant de mourir des

suites de ses blessures quelques années

après l’indépendance. Alertés

par les coups de feu, des jeeps et des

G.M.C. chargés de soldats arrivent à

toute vitesse. Des militaires sautent

des camions et prennent rapidement

position. De la villa, on tire de nouveau

sur la foule. Sans attendre les ordres,

des soldats du contingent, des

musulmans, ripostent en ouvrant le

feu au fusil-mitrailleur sur l’habitation

faisant voler en éclats les

fenêtres. Du premier étage, on agite

une chemise blanche. Les militaires

arrêtent le tir. Les rescapés du commando

O.A.S. sont sauvés... Dans les

jours qui suivirent, ‘Saout el Arab’,

l’émission consacrée à la révolution

algérienne diffusée par la radio du

Caire, commente l’évènement en

révélant que grâce à la vigilance et au

courage de ses habitants un horrible

massacre planifié contre la population

de Baraki a pu être évité, alors

que plusieurs activistes de l’organisation

criminelle y avaient trouvé la

mort...

Quelque temps après dans le

Jura, au village des Rousses, se tient

du 12 au 19 février 1962 une rencontre

secrète regroupant des membres

du G.P.R.A. et du gouvernement

français qui sera déterminante dans

le règlement du conflit et fera entrer

les négociations entre le F.L.N. et la

France dans leur phase active. Toutes

les grandes lignes de ce que seront les

«Accords d’Evian» furent fixées au

cours de cette rencontre. Alors que

les attentats et les crimes les plus

atroces commis par l’O.A.S. culmineront

après la proclamation du

cessez-le-feu fixé au Lundi 19 Mars

1962 à 12 heures sur tout le territoire,

son chef, le Général Salan, est arrêté

le 20 Avril dans un appartement à la

rue Desfontaines à Alger.

Devant le déchaînement sans

précédent des violences commises

par l’O.A.S. dans sa politique de la

terre brûlée, la plupart des pieds-

noirs, les européens d’Algérie,

choisiront l’exil. Un exode qui durera

tout l’été dans un sauve-qui-peut et

une panique incroyables, résultat du

fameux slogan ‘’ la valise ou le cercueil

‘’ lancé comme une dernière et

lourde menace par l’O.A.S. Le 3 Juillet,

après le référendum et l’adoption

des accords consacrant l’accession de

l’Algérie à l’indépendance à la quasi-

unanimité, le gouvernement français

reconnait officiellement l’indépendance

de l’Algérie et remet tous les

pouvoirs à Abderrahmane Farès. Le

G.P.R.A. s’installe à Alger…

* Romancier et scénariste

Notes de références :

- El Moudjahid n° 89, 90 et 91

des 16 janvier, 9 et 19 mars 1962

- La Guerre d’Algérie de Y.

Courrières, Fayard/Paris, 4 vol.

68/71

- La Guerre d’Algérie par P.

Eveno et J. Planchais,

Laphomic/Alger, 1990

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