LA PLAINE DES BENl-SLIMANE ET SES AB0RDS

 Date d'ajout: Le 01/05/2013 11:00:09 par kall

TROISIÈME PARTIE   

 III. — Les Populations

1° Populations anciennes. — Les populations anciennes du pays, sur lesquelles les détails manquent absolument, nous ont laissé comme témoignage de leur existence un certain nombre de ruines. Quelques unes paraissent d'origine romaine, ou bien elles ont été laissées par des indigènes romanisés. Toutes sont peu importantes d'ailleurs : ce sont surtout des restes de constructions circulaires situées en des lieux élevés,qui devaient être faites de pierres de taille de dimensions moyennes et dont la destination primitive, — tours de garde, tours à signaux ou tombeaux circulaires — reste hypothétique. Des constructions plus parfaites couronnaient une colline aujourd'hui appelée Eççouamaa( الصوامع),  (les autels, ou les colonnes, près du lieu dit Mezzoubia, sur le bord oriental de la plaine. Il y avait là trois constructions en pierres de taille, celle du milieu plus grande, avec gradins, colonnes et corniches. Etaient -ce des tombeaux ou des autels ? Aujourd'hui, comme en bien d'autres endroits, un lieu saint de l'islam a pris la place d'un lieu saint du paganisme. (3)

On a signalé encore des vestiges de postes militaires aux alentours de la région, à côté de Tablat, près de l'Oued Djebsa (Atlas), puis du côté sud, chez les Beni Silem (Tiara,vallée de l'Oued El hammam) se rattachant d'une part  aux forteresses d’El rorz'fa (Cheurfa) et de  Sour Djouab (Rapidi,) dans la montagne au sud de la plaine, et de

(1) La première et deuxième partie ont paru dans les Bulletins de 1900 et 1903 du quatrième trimestre.

(2) Voir: Dossiers du Senatus-Consulte et Berbrug/ger, les étapes militaires de la Grande Kabylie.

(3) Dans une communication adressée à ce sujet, en 1891, au Comité de l'Afrique du Nord, et résumée au Bulletin, j'ai donné un peu plus de détails.

l'autre à Berrouaghia (Tirinadi). Une voie de ceinture traversait la plaine entre Sour Djouab et Berrouaghia. On est donc fondé à penser que le pays des Beni Slimane n'a pas été très occupé par les Romains, surtout la portion montagneuse.

 

2° Les populations actuelles. Origine. — Les indigènes de la plaine des Beni Slimane et de ses abords font partie du groupe connu de leurs voisins sous le nom générique de Beni Slimane, dénomination que l'administration employa jadis également, mais en lui donnant des acceptions variables suivant les époques.

Loin de constituer un groupe homogène, ils sont au contraire le résultat du mélange des sangs arabe et berbère, en proportions variables suivant les lieux, mais avec prédominance générale du dernier. Leur type de physionomie l'indique tout d'abord ; ils sont plus souvent brachycéphales que dolichocéphales; beaucoup ont des faces rondes et larges, avec des traits droits, presque européennes; leur ossature est forte, leurs attaches sans finesse, leur  teint relativement clair, leur cheveux plats, plutôt châtains que noirs, et tirant même parfois sur le blond. Ils se rapprochent en cela des berbères de Médéa; mais la forme souvent carrée du menton les en distingue et leur donne quelque ressemblance avec les Beni-Hassen de Berrouaguïa. C'est seulement chez certaines familles de la plaine qu'on voit apparaître le teint basané, l'arcade sourcillière longue, le nez mince, souvent busqué, le poil frisé, d'un noir franc, et le crâne dolichocéphale de l'arabe.

Bien entendu ces remarques résument seulement une impression d'ensemble. Cependant la tradition les confirme: suivant elle le noyau principal des Beni-Slimane serait un groupe de berbères qui vivaient retirés dans leurs montagnes. La fraction des Mezrenna , est la seule sur laquelle nous ayons quelques renseignements. Elle serait issue des Mezrenna qui, vivant aux bords de la Méditerranée, donnèrent leur nom à la ville fondée par l'un d'eux, Zin ben Mohammed, gouverneur de la Berbérie au nom des califes Fatemites, et qui fut d'abord appelée Djezaër Ouled Mezrenna, puis par abréviation El djezaïr, la moderne Alger. L'ancêtre des Mezrenna des Beni Slimane s'appelait Sidi Mbarek ; il vint avec sa famille s'établir dans le pays alors occupé par les Beni bou Othmane où ses descendants se trouvent encore, groupés au nombre d'une vingtaine de familles autour de son tombeau, sur une petite colline au confluent de l'oued Ysser—Malah et de l’oued Yeggoune-Malah.

(l) Dossiers du Senatus-Consulte.

Naissance de la confédération des Beni Slimane

Vers le VII siècle environ, les Arabes commencèrent à pénétrer dans la plaine, refoulant les Berbères dans les parties montagneuses du pays ;je n'ai rien pu apprendre à leur sujet, sinon qu’une de leurs fractions, les Ahl Eleuch,  se disent parents des Ouled Nayl. Ibn Khaldoune cite bien des noms analogues à ceux que nous trouvons dans le pays, mais rien ne garantit qu’il s’agisse des mêmes "populations. — Les Berbères tentèrent vainement de chasser les Arabes, et des luttes très longues s’engagèrent; elles perdirent de leur acuité avec le temps, surtout au fur et à mesure que l'islamisme progressait parmi les autochtones, finalement, las d’une situation sans issue, comprenant d’ailleurs que cette hostilité continuelle les mettait en état d’infériorité vis-à-vis de leurs voisins, les uns et les autres décidèrent de conclure un pacte. Les Berbères, c’est-à-dire les Beni Silem, Beni Maalounn, les Melouane, les peuplades du pic de Bahata. et les Beni Khalifa, eux mêmes divisés en cinq grosses fractions, jurèrent, on ne sait à quelle date, alliance offensive et défensive avec les Arabes, Ouled Msellem, Les nouveaux alliés prirent le nom de Beni Slimane, peut-être pour se mettre sous la protection du grand Salomon, type de sagesse chez les musulmans comme chez les autres peuples.

3° Historique. — La confédération ainsi formée occupait une étendue de pays bien plus grande que celle que j'ai décrite ; elle couvrait non seulement la plaine et le djebel Chaïf, mais encore la première ondulation, celle du Nord, des monts d’Aumale, et les deux versants de l’Atlas de Tablat. Ceux qui habitaient au nord de la plaine étaient les Beni Slimane Djébaïlia, ou de la montagne ; les autres les Beni Slimane Elouta (de la plaine) ou Guebaîlia (du Sud).

Grâce à leur alliance entre eux, tous les éléments que j’ai cités purent conserver intact leur territoire. Dans la première moitié du XVI° Siècle, cependant, ils furent obligés de reconnaître l'autorité des Turcs ; mais cette autorité était à peu près purement nominale ; les Beni Slimane payaient un léger impôt, en quelque sorte le prix de la neutralité des Turcs. Au XVIlIe siècle, on les trouve administrés par un fonctionnaire Turc appelé Caïd et subordonnés a l’aga des Arabes, quoiqu'ils fussent englobés dans le district ou beylik de Tittèri. Ce caïd avait sous ses ordres huit cheikhs chez les Djebaïlia.six chez ceux d’Elouta, choisis par les fractions même qu'ils administraient ; puis deux Caïds de l’Achour ou collecteurs de l'impôt, choisis par lui, et qui, à l'époque des moissons,recevaient de chaque cheikh, au nom de sa fraction, l’lmpôt dû par celle-ci. L'impôt rentrait mal. Le caïd Turc n'avait pas de garnison mais une simple Zmala, sorte de garde civique, composée de gens du pays exemptés d'impôts, et installée sous les murs mêmes du petit bâtiment qu’il habitait à Mouia El béred, à côté de Tablat, près du passage actuel de la route d’Alger à Bou Saada. — Il n'en sortait guère ; un des derniers caïds,ayant voulu assister lui-même avec ses cavaliers et quelques volontaires de la Zmala à la perception de l’impôt,fut attaqué la nuit du deuxième jour par les montagnards et ne dut son salut qu'à l'intervention des marabouts de Mézrenna qui le ramenèrent chez lui. L'Achour était l'impôt unique ; il se montait à  (16 doubles décalitres) par charrue labourée (environ 10 hectares) ; il était rachetable en argent. Dans chaque fraction c'était le cheikh qui faisait le recensement sous le contrôle du Caïd El achour. Les zaouïas, exemptes de toute redevance, se trouvaient indépendantes de fait.

L'action des Turcs était d'ailleurs si faible sur les Beni Slimane que ceux-ci continuèrent  de leur temps comme auparavant leurs luttes avec leurs voisins, Beni Djaad ,gens du Dira ou du, Titteri, Adaoura. Vers 18H, alliés aux Aribs, (dg):

ils eurent une grande querelle avec les tribus du Dira à propos de terres voisines de l'oued Djenane, dont chacun voulait s'attribuer la propriété. C’est en vain que le bey de Titteri, Smaïl et son oncle, Hassane, ex-bey du Titteri lui-même, Aga des Arabes, que le dey,le divan d'Alger voulurent intervenir : les deux partis en vinrent aux mains chez les Adaoura, dont les uns avaient pris fait et cause pour ceux-ci, les autres pour ceux-là. Les Beni Slimane furent battus et rentrèrent  chez eux pour n'en plus sortir.

Ils avaient eu aussi, dès avant l'époque turque, des démêlés avec les Beni bou Yagoube et les Beni-Hassène, ou Ouled Chrif du plateau de Médéa, au sujet d'une terre d'environ 1.300 hectares, dite Bled Debdaba, située dans le douar actuel de Tiara, et qui, étant devenue vacante,fut l'objet de compétitions à main armée de la" part des uns et des autres. Les Turcs essayèrent un moment de faire prévaloir un arrangement aux" termes duquel la sue propriété appartenait aux Ouled Chrif, l’usufruit aux Beni Slimane. Mais les Beni bou Yagoube maintinrent leurs prétentions par la force envers et contre tous, et ils continuèrent à labourer ce que bon leur semblait du Bled Eddebdaba. Les protestations cessèrent peu à peu et ils finirent par rester maîtres du tout ; au moment de la conquête française, ni Ouled Chrif ni Beni Slimane ne faisaient plus d’opposition.

Malgré leur peu de souci de l’autorité (les Turcs, les Beni Slimane qui étaient de rudes guerriers, ne laissaient pas que de les aider à l’occasion, quand ils y trouvaient intérêt. C’est ainsi qu’en 1825, Moslaja ben Mezrague, bey du Titteri, voulant se venger de l’appui prêté par les Larbaa à Si Tedjiizi, dans son expédition contre Oran, demanda l’appui des Beni Slimane, des Arib, et des cavaliers raias du Djendel, puis tomba sur les nomades des Larba, campés à Segouane. Le butin fut énorme.

En 1830, à la prise d’Alger par l'armée française ,les Beni Slimane, malgré les velléités d’indépendance antérieures et le peu de respect qu'ils avaient des Turcs, laissèrent le dernier d'entre eux, Aomar, caïd depuis 1829, quitter tranquillement le pays et s'embarquer à Alger pour Alexandrie ; même ils le protégèrent en route contre les Beni Mouça de la Mitidja, se contentant après son départ, de piller les silos de l’Etat ; deux ans plus tard seulement une bande de Beni Silem força la porte de la maison du caïd et la détruisirent pour en emporter les matériaux. lls vécurent d’ailleurs pendant cinq ans en paix avec leurs voisins, sans désordres intérieurs et se bornant à faire de temps à autre quelques razzias profitables contre les Français qui commençaient à s’établir dans la Mitidja..

C’est ici qu’apparait un homme dont le rôle fut prépondérant dans la suite. Si Mohammed ben Ahmed ben Mahi Eddine descendait de Si Ahmed ben Mohammed ben Alz‘ marabout venu de la Medjadia (plaine du Chélifï), s'installer chez les Beni Slimane à la fin du XVI siècle, d’abord près d’Aïn Ettouença (près Tablat), dans la fraction des Beni bel Qacem, puis plus tard sur le versant sud du Djebel Tididjel où il fonda une zaouïa bientôt célèbre. En 1830 celle-ci avait à sa tête Si Ahmed ben Alz. ben Mahi Eddine, homme de prière et qui ne joua jamais aucun rôle politique, mais père de trois fils dont l'aîné, intelligent, adroit, actif, énergique surtout, Si Mohammed, devait avoir une brillante destinée. Profitant de son influence sur les Beni Slimane, il offrit en 1835 leur concours à Si Mohammed ben Aïssa  Elbarkani, depuis peu nommé bey du Titteri par l’émir Abd Elqader. Il espérait ainsi avoir un grand commandement; mais il fut déçu; un de ses rivaux en influence, Ben Tayeb ben Salem, marabout des Beni Djâad, homme d'un extérieur brillant et d'une grande réputation militaire, fut nommé Bach Aga du Sebaou sur la demande des populations de cette région. C'était le poste ambitionné par Si Mohammed ben Mahi Eddine, qui fut seulement nommé aga des Beni Slimane et placé sous les ordres de Ben Salem. ‘ll dissimula quelque ‘temps son dépit, mais, poussé à bout par l'attitude méprisante de son rival, qui affectait de ne tenir aucun compte de ses avis, il se mit en opposition avec lui, et finit par recevoir de l'émir l'ordre de se rendre prisonnier à Médéa. Il y demeura un an, libre de se promener dans la ville, mais sans pouvoir sortir des murs.

En 1842, profitant de la soumission du Titteri_ aux armes françaises, il traita secrètement avec le colonel Commant, commandant les troupes de Médéa. Les Beni Djâad attaquèrent immédiatement ; mais, aidé du colonel, il les reponssa et fit sur les Chorfa de Guerrouma et des Babor une razzia dont,cinquante ans après, ceux-ci se souvenaient encore. Lors de l'expédition du général Bugeaud (1842) contre Ben Salem, qui se termina par la destruction du bordj de Bel Kharoub et des Arib, il se joignit à la colonne expéditrice, lui, son frère si Mahfoud, et un contingent assez fort des Beni Slimane. Le général reconnut de suite ses qualités, comprit que seul il pouvait maintenir le Hamza dans l'obéissance, et, malgré les protestations des Beni Slimane eux-mêmes, des Arib, des Beni Djàad, il proposa au gouverneur de le nommer Khalifa de l'Est, ou du Sebaou. 

Pour montrer son influence, au lendemain même de sa nomination, Mahi Eddine offrit au général de faire conduire par son frère Mahfoud depuis le bordj des Arib jusqu'à Alger, c'est à dire sur 35 lieues, un convoi de blessés et de malades qu'on n'osait évacuer. Mahfoud y réussit parfaitement, escorté de dix cavaliers seulement, quoiqu'il eût longé tout le pays des Beni Djaad. L'extension de la puissance française sur les Beni Slimane se fit d'ailleurs immédiatement sentir à Alger, où les marchés, à peu près déserts depuis que les gens de l'ouest ne les fréquentaient plus, prirent de suite un peu de vie.

Si Mohammed ben Mahi Eddine régna véritablement. plus qu'il n'administra, jusqu'à sa mort, en 1852, quoiqu'il eût vu son autorité se restreindre et qu'il n'eût plus en fin de compte que les Beni Slimane et les Beni Mouça sous son commandement. C'est à peine si, malgré son caractère autoritaire, il eût quelques démêlés avec ses administrés; en 1848 les Beni Silem ayant refusé de payer l'impôt, il en fit saisir les autorités. Deux colonnes d'un millier d'hommes vinrent l'une par Rovigo et Hadjar Salem, l'autre par Médéa. La première, n'avait pas eu le temps de rejoindre la seconde, que celle-ci, campant a Souq El khemis, avait par sa seule présence tout fait rentrer dans le devoir. Quelques notables furent internés à Alger.

En 1852 Tahar Ben Mahi Eddine, déjà khalifa des Beni Mouça, succéda à son frère avec le titre de bachaga des Beni Slimane et des Beni Mouça, tandis que son autre frère Mahfoud restait enfermé dans la Zaouïa, s'efforçant de restaurer le prestige religieux de la famille, ébranlé déjà par les relations avec les Français. Fin, délié, d'un jugement droit, plus accessible que Mohammed aux idées nouvelles à cause de son tige moins avancé, Tahar sût demeurer omnipotent pendant 14 ans. Il mourut en 1866 et la désagrégation de Beni-Slimane commença. Une partie seulement demeura dans l'annexe d'Alger, avec le vieux Si Mahfoud comme aga, tandis que le reste passait à la subdivision d’Aumale. A sa mort il n'y eût plus que des caïds dont  quelques uns seulement pris dans la famille des Mahi Eddine, et la fortune de celle-ci déclina rapidement. Telle fut la fin du rôle glorieux de cette grande famille qui pendant trente ans avait conservé le pouvoir, maintenant dans l'obéissance une tribu de nature indocile et rebelle, avec une fidélité qui ne s'était jamais démentie. Telle fut aussi la fin de l’importance politique des Beni Slimane. si intimement liée a celle des Mahi Eddine, et qui, depuis, comme les peuples heureux, n'ont plus l'histoire.

4° Rattachements administratifs. — Les Beni Slimane appartinrent d'abord à la subdivision de Blida., dès la création de celle-ci. Puis à sa suppression (1858). ils passèrent à Aumale. En 1866, ceux du Sud restant à Aumale, les autres (Beni Slimann Djebaîlia) furent rattachés à l'annexe d’Alger, avec les Ouled Msellem et les Ahl Eleuch distraits des Guebala. Ils se divisèrent eux-mêmes en:

BENI SLIMANN CHERAGA ou Beni Khalifa et BENI SLIMANE GHERABA avec quatre caïds : les Beni Khannos ; 2° Beni Ouattas ; 3° Beni Maaloum et Melouane ; 4°Beni Silem.

Puis l'application du Senatus-consulte vint faire disparaître les derniers vestiges de ce qui avait été une puissante confédération. Bien que l'homologation eût été retardée par l’insurrection de 1871 jusqu'en 1898-99, les travaux avaient cependant été commencés dès 1867 et les Beni Slimane divisés alors en tribus enchevétrées les unes dans les autres, répartis à nouveau de la façon suivante, et rattachés à la commune indigène de Larbaa.

1° Tablat ; 2° Mezrenna; 3° Tourtathine, douars formés par démembrement des Beni Khalifa, et des Beni Ouattas et leur adjonction à d’autres éléments ethniques; 4° El ouzana, formé des Beni Maaloum et des Melouane; 5° Bahata formé de plusieurs fractions de mêmes mœurs et coutumes, groupées autour du pic de Bahata; 6° Tiara, formé des Beni Silem et de quelques fractions des Ouled Ziane et de Ahl Eleuch qui leur avaient été incorporées dés 1864 ou 1865; 7° Ouled Msellem; 8° Ahl Eleuch, ces deux dernières tribus non senatus-consultées.

Le Caïdat des Beni Slimane Guebala, dont nous ne nous occupons plus, restait attaché à la commune indigène d'Aumale (Ouled Soltane, Ouled Znim, Ouled Taane).

Les Ouled Msellem et les Ahl Eleuch ont été depuis senatusconsultés et partagés comme il suit :

OULED MESELLEM: 1° Douar El guelb ; 2° Douar Z fana, .

AHL ELEUCHCHE: 1° Douar Ahl Eleuch ; 2° Douar Chaïf.

Parmi ces groupes artificiels de populations ceux qui appartiennent au cadre de notre étude, en tout ou en majeure partie, sont : Mezrenna, El ouzana. Tiara, Ouled Msellem, Ahl Eleuch

Toutes ces tribus firent partie de la commune mixte de Tablat dès sa formation.

Quelques tribus de la commune mixte de Berrouagbia ont aussi des parties de leur territoire dans la vallée de l’oued El hammam. Mais ces portions sont trop peu importantes par rapport au reste pour entrer en ligne de compte. Il est est de même du douar Battam, qui s'étend à la fois sur la Plaine des Beni Slimane et sur celle des Arib, mais qui, dépendant d’Ain Bessem et ayant toutes ses relations avec les Arib, doit plutôt être étudié avec ceux-ci.

5° Habitat. — Si, au point de vue de l'origine, le groupe des Beni Sliman est hétérogène, par contre la manière de vivre de tous ses éléments est à peu près la même. Ce sont des sédentaires, ayant pour revenus la culture des champs, les fruits de quelques jardins ou vergers, ainsi que les produits de petits troupeaux ; ressources auxquelles s'ajoutent celles qu'ils retirent des forêts qui couvrent encore une grande partie de leur territoire.

Ils habitent dans de simples cabanes construites en branchages et en torchis, couvertes de chaume fait avec l'herbe appelée diss, herbe qui pousse abondamment sur les montagnes du pays. Cependant, depuis une vingtaine d'années, depuis que le régime de paix et de tranquillité s'est définitivement affirmé, ils ont élevé_sur certains points des maisons moins primitives, faites de pierres sèches ou maçonnées et couvertes en tuiles. Enfin, dans le Djebel Chaif, à El guetateuche, des masures en briques crues (Taub, ), ou disséminées sur un vaste espace. La couleur rouge orangé de la terre qui sert de mortier, on bouche les interstices des branchages, celle des briques crues, communique à toutes ces constructions une teinte uniforme et un air singulier; sur un sol nu et crevassé, raviné de toutes parts, comme à El guetateuch, on a peine à les distinguer et l’aspect du pays, qui parait d’ab0rd désert et vide, est profondément triste. Quand au contraire la terre a conservé son manteau de verdure, les habitations se détachent avec vigueur sur le fond sombre ou éclatant de la végétation qui les entoure, et le paysage entier emprunte à cet harmonieux effet de contraste beaucoup de fraîcheur et d’éclat.

Comme partout, dans le Tell, les habitations sont entourées de haies d’épines sèches, formant enclos ; c’est là que le soir sont parqués les bestiaux. Quelquefois aussi, je l’ai dit, de petits jardins y sont attenants, ou bien des vergers de peu détendue; c'est ainsi que du côté d’El ouzana, à la lisière de monts de Tablat, ou près de Mezzoubia sur la bordure des monts de Ben Haroun au pourtour de la région décrite, on rencontre de petits hameaux dont les toits de tuiles, se mêlant à la verdure des arbres fruitiers et des haies de cactus, annoncent l’approche de la Kabylie et rappellent ses villages. Mais en face, de l’autre côté des cours d'eau qui limitent le Djebel Chaif, on découvre en même temps les maisons de briques crues, semblables à celles des Qçours du Sud. Le caractère transitoire du pays s’accuse dans ce contraste, et l’impression s'en dégage immédiatement aux yeux de l’observateur.

En général, et surtout dans la plaine, les habitations sont dispersées ou réparties par très petits groupes. On leur donne dans ce cas le nom de Neda, pluriel Nedaouate . L’espace qui les sépare est grand bien souvent, si bien qu’on peut marcher parfois longtemps sans rien voir qui rappelle la présence de l’homme, perdu dans un vrai désert de broussailles. Aussi, est-ce avec plaisir qu'on rencontre de loin en loin des cabanes où sont installés des cafés maures, ou bien qu'on découvre les chapelles élevées sur la tombe des saints de l’islam, ancêtres des gens du pays. Situées en des points bien en vue, entourées d'arbres séculaires que leur caractère quasi sacré a préservé de la hache, elles s’élèvent au milieu d’humbles tombes sur lesquelles s’étend leur protection, et viennent à propos rompre la monotonie de la solitude. Leur style est simple; on les prendrait volontiers pour quelque vulgaire habitation; point de coupole, point d'ornements sur les murs, rarement blanchis à la chaux. Elles sont l'expression d'une foi superstitieuse et intime, sévère, ennemie de tout ornement inutile, ainsi qu’il est naturel chez de pauvres montagnards.

Il y a, enfin, çà et là à Souq El ethnine, Souq El khemis et Souq El arbaa, des maisons de commandement, c’est-à-dire des maisons élevées autrefois par l'administration militaire, pour servir à la fois de refuge aux officiers en tournée, ainsi que de salles d'audiences aux magistrats musulmans, les jours de marché; aujourd'hui  elles reçoivent les administrateurs et les fonctionnaires autorisés. Enfin, une maison forestière existe à El ouzana, une maison cantonnière sur la route d’Alger a Bou Saada, au bord de l’Isser, et sur cette même route un bâtiment qui fut jadis une auberge, à Mezzoubia. On n'y trouve plus aujourd'hui que les chevaux du relai de la diligence d’Alger à Aumale.

Les matériaux de toutes ces constructions sont empruntés au pays; la chaux et les moellons viennent des calcaires du cénomanien; la terre donne le mortier et les tuiles; les petits îlots de trias fournissent le plâtre nécessaire; et la charpente provient des pins des forêts. C'est encore avec la terre du lieu même où l'on construit que sont faites les briques des maisons d’El guetateuch; et si l'absence complète de pierres en cet endroit oblige à y recourir, en revanche la sécheresse relative du climat leur assure une assez longue durée.

6' Alimentation en eau. —- Ce que j'ai dit de l'hydrologie peut faire prévoir les difficultés rencontrées par les Beni Slimane de la plaine et du Djebel Chaïf pour s'approvisonner d’eau potable. Car si les sources abondent sur les flancs des monts de Tablat, en revanche il n'y a d'autre ressource, dans le Djebel Chaif, que d'établir de petits barrages sur les ravins, même les moindres, pour recueillir les eaux pluviales dans des citernes à ciel ouvert. Ces citernes sont creusées dans le sol, auprès de l'habitation; leurs dimensions varient; quelques-unes n'ont pas plus de quelques mètres carrées, d'autres sont de vrais petits bassins. Elles sont parfois bordées par des pins ou des lentisques, ce sont alors de petits coins frais et ombragés, charmants sujets de tableaux. Mais quoique établies dans des terrains très faciles à colmater, elles ne s’en dessèchent pas moins en été. Nulle ressource en cette saison que d'aller chercher l'eau dans les torrents, à la périphérie du Djebel Chaïf, c'est à dire parfois à une grande distance. Tel est aussi d'ailleurs le cas dans la plaine, où les puits forés par les indigènes donnent peu ou point d’eau. Aussi, nouvelle ressemblance avec les pays du Sud, les Beni Slimane se servent-ils d’outres en peau de chèvre et non de cruches, comme les Kabyles, pour transporter l’eau.

7° Propriété. — La propriété est melk partout, c’est à dire que les maisons, jardins, terres de labour, sont possédées à titre privé. La terre est si mesurée chez les Beni Slimane, sa nécessité si grande, et leur amour pour elles si vif, que dans le but de conserver intact leur patrimoine territorial, la plupart des familles riches spoliaient autrefois les femmes de leur part d’héritage en constituant des biens habous en faveur de leurs descendants mâles. Mais, vers 1870 déjà, cette coutume tendait à se perdre.

C’est encore la pénurie locale de terres qui oblige les gens de la montagne, comme les Ammal, comme les Beni Ouatas, les gens de Tourthatine, à labourer dans la plaine des terres louées ou prises à réméré.

Non seulement la terre, mais encore autrefois des parcelles forestières et les terres de parcours étaient chez les Beni Slimane objet d’appropriation. Elles étaient les possessions de certaines familles à l'exclusion des autres, et les propriétaires d’une même parcelle, d’un même parcours, étaient les habitants d’un même campement. Quand ces propriétaires étaient devenus trop nombreux, ils se fractionnaient; et chaque fraction nouvelle avait en partage la portion du bois ou du parcours qui était la plus voisine de son installation. Des actes en font foi. On vit, dans ces conditions, certaines familles vendre du bois à l’Etat turc; en 1870 encore une fraction manquant du bois était obligée d’en couper dans les biens des voisins plus avantages, avec leur autorisation et quelquefois en l’achetant. Aujourd’hui, par suite de la convention intervenue le 31 août 1883 entre l'Etat et les indigènes, 10.000 hectares de forêts ont été attribués au Domaine, le reste à la collectivité ou aux particuliers, en même temps que les droits d'usage séculaires, approvisionnement de bois de chauffage et de construction, glandage, parcours du bétail, ont été maintenus sur une partie des biens domaniaux.

Ces forêts sont, je l’ai dit, de haute futaie en grande partie, et composées surtout de chênes verts et de pins d'Alep, le chène ballote se trouvant plus au Nord dans l’Atlas. Elles sont encore en assez bel état sur la majorité de leur étendue, mais malheureusement les dégradations des indigènes en compromettent l’avenir. La surveillance des forestiers reste impuissante ; obligés d’appliquer des règlements surannés, de recourir à une procédure incompatible avec les nécessités en pays arabe, ils sont vraiment désarmés devant les délits importants, et réduits à sévir contre les petits délinquants, ce qui a pour conséquence naturelle d’enhardir les vrais malfaiteurs.

Les pins sont abimés non seulemant par les coupeurs de bois, mais encore par les femmes et les enfants qui les écorcent pour manger l'aubier dont la saveur sucrée leur plait. Mais les chênes verts ont particulièrement à souffrir de l'imprévoyance des indigènes. Ceux-ci écorcent l'arbre sur pied, sans le couper, de sorte qu'il meurt sans donner de rejetons ; cela n’arriverait pas s'ils le coupaient avant de l’écorcer; ils profiteraient ainsi à la fois de la vente des écorces, de celle d'un bois de qualité supérieure, et des rejetons, qui, après un certain nombre d'années, fourniraient de nouveaux‘ revenus. Beaucoup de chênes verts existent encore dans les propriétés des indigènes et il y aurait intérêt à les voir modifier leur façon de faire.

Pour éviter la disparition prochaine de ces arbres, l'administration forestière avait interdit complètement leur exploitation et installé sur les routes de la Mitidja, où les Beni Slimane vendent leurs écorces, des brigades volantes chargées d'arrêter les convois. Mais cette mesure allait à l'encontre de certains intérêts particuliers; aussi fut-elle rapportée. D'ailleurs les chances pour les fraudeurs de tromper la surveillance des gardes sont si grandes qu'il y a pour eux plus d'avantages à risquer un procès de temps en temps qu'à cesser la vente des écorces. D'autant plus que les amendes encourues par eux finissent toujours par se“ réduire, après transaction, à des sommes dérisoires.

8° Richesse, Coutumes. — La vie est difficile chez les Beni Slimane, et les familles de cultivateurs aisés sont rares. On en trouve quelques unes seulement dans le douar Tablat (en dehors de la région) et dans les Ahl Eleuch et les Ouled Sellem de la plaine.

La pauvreté s'accroit naturellement de la plaine au Djebel Chaïf, de celui-ci à l'Atlas. Aussi les montagnards de cette dernière région tirent-ils parti de tout pour vivre. C'est ainsi qu'ils ont en certains endroits aménagé comme des arbres de vergers les chênes à glands doux dont les fruits sont un élément important de leur nourriture ; ils font aussi avec l'aubier et la graine de pin une sorte de bouillie nommée Sguigoiz ou Chellouda.

Cette pauvreté générale des Beni Slimane influe sur leur extérieur, sur leur costume, dépouillé des ornements qui l’agrémentent ailleurs chez des populations indigènes à la vie moins pénible. Le blanc est,chez les Beni Slimane, la seule couleur adoptée ; on ne trouve chez eux ni les beurnous noirs, ni les beurnous en poils de chameau, comme dans l'Ouest ou le Sud Algérien ; ni les étoffes de couleurs vives, chères à une partie des sédentaires de la province de Constantine. Ils suppriment presque toujours les volumineuses et multiples chechias des tribus de cavaliers du Sud et se contentent d'une chechia rouge plus  ; ils remplacent le plus souvent la cordelière en poil de chameau qui retient sur la tête le voile qui l'entoure — c'est un objet de luxe pour eux — par un simple turban de cotonnade. Même simplicité chez la femme ; celles-ci portent la seule melhafa, tunique de cotonnade, d'une seule pièce, drapée autour du corps sans être cousue, et retenue sur les seins par des boucles en argent, sur les reins par une ceinture. Ce vêtement, qui ne manque pas quelquefois d'une certaine grâce, est toujours blanc chez les Beni Slimane,alors que dans certaines tribus du Sud ou de l’Est, il est fréquemment de couleur variée. Les femmes n'ont pas encore, comme dans les Monts du Titteri et au delà, les doux grosses nattes tressées aux côtés de la tète. Un mouchoir rouge pour les petites filles ; pour les femmes quelques linges blancs en paquet volumineux, moins toutefois que chez les nomades où il prend des proportions gigantesques, telle est la coiffure. Enfin quelques grossiers bijoux d'argent, parfois, chez les jeunes femmes, quelques amulettes, quelque glace sertie dans du cuir, ou un étui à Koheul, c'est toute la parure.

On sent que l'on est chez des paysans âpres au gain, qui sentent le prix de l'argent et n'ont nul souci du luxe.

Sauf quelquefois les beurnous, aucune pièce de vêtement n'est faite dans le pays ; les matières premières manquent. Tout ce qui est toile ou cotonnade est d'importation européenne ; les cordelières en poil de chameau viennent de chez les nomades du Sud, les chechias en feutre blanc du Bou Zegza ou de Sidi Aîssa d'Aumale, les chechias rouges de Tunis.

Mais, comme pour l’habitation, qui commence à se perfectionner, l'influence française se fait sentir, mais moins heureusement pour l'esthétique, dans le costume des Beni Slimane. Elle se traduit par l'adjonction de pièces hétéroclites, débris de costumes européens, d'effets d'uniformes réformés, vendus dans les villes et colportés dans les marchés, puis achetés par les pauvres diables qui s'en affublent en hiver par crainte du froid. Et souvent à côté d'un montagnard chaussé du bou Rarrous (sorte de soulier de cuir vert sale, cousu avec des cordons de cuir), ou portant les Jerabe (sorte de gros bas de laine, tricoté par les hommes), on en voit un autre promener triomphalement une vieille paire de guêtres de zouave ou de tirailleur.

Les femmes sont cloîtrées, comme chez tous les musulmans, ou plus exactement cachées aux regards des étrangers, mais d'une façon moins rigoureuse que dans les villes ; beaucoup sortent pour aller au bois ou à l'eau. Cependant elles se montrent moins facilement que chez les nomades.

Le langage des Beni-Slimane est l'arabe barbaresque moderne, mais il compte passablement d’expressions locales typiques. On n'y trouve plus trace de berbère que dans certains noms de lieux ou de plantes. Ces noms sont assez nombreux,il est vrai, surtout dans le douar El ouzana. Mais, en 1870, un millier d’îndigènes environ parlaient encore le berbère dans le douar Bahata (Atlas). Vingt et un ans plus tard, on ne trouvait plus chez eux, comme chez les Beni Khannouch que certaines expressions berbères. mélangées à l'arabe. Cette propagation rapide de cette dernière langue dans un milieu berbère d'origine s'explique d'abord par l'action des écoles maraboutiques, puis par la fréquentation de plus en plus grande des villages et villes de l'extérieur par les Beni Slimane de la montagne.

9° Caractère. Influence des marabouts. —— L'existence retirée qu'ils avaient menée jusqu'en 1866 a longtemps laissé des traces dans leur caractère. En 1871, les fractions les plus riches, installées dans la plaine ou sur les plateaux cultivables, avaient seules noué des relations assez suivies avec les centres européens de la Mitidja, et commençaient à se faire aux habitudes européennes; mais celles des replis tourmentés de l’Atlas étaient encore sauvages et défiantes ; partout les femmes et les enfants étaient farouches. Ils avaient conservé aussi dans leurs relations intérieures, et vis-à-vis de leurs voisins, l'humeur querelleuse et batailleuse des berbères. Mais depuis une vingtaine d'années environ, un grand nombre d'individus s'étant faits coquetiers, les relations de plus en plus suivies qu'ils entretenaient avec Alger et les villages européens ont profondément modifié leur état d'esprit, et quelques uns seulement restent encore sauvages.

Mais n'ont-ils pas en même temps perdu quelque chose de leurs qualités? Ont-ils toujours «cette sorte de loyauté bourrue» qu'on leur reconnaissait autrefois, et qui est aussi le trait caractéristique de certaines races berbères? Ont-ils conservé cette belle vertu de l'hospitalité, et, comme il y a une quinzaine d'années, pourrait-on encore trouver beaucoup d'entre eux qui retardent leur diner jusqu'à dix heures du soir « dans l'espoir qu'un hôte envoyé par Dieu viendra le partager? » Je crains qu'au souffle passablement impur de la demi-civilisation coloniale, souvent pire que la barbarie, ils n'aient, en perdant leur sauvagerie, perdu du même coup leurs quelques vertus primitives.

Ils ont en tous cas appris la procédure et ses tristes roueries ; très attachés à la terre de tout temps, en bons paysans qu'ils sont, ce n'est plus les armes à la main qu'ils la défendent, mais dans les officines des gens d'affaires véreux. Ils se ruinent en procès. L'usure fait aussi chez eux bien des victimes; mais ils faut être juste, et reconnaître que, s'ils en souffrent, ils la pratiquent aussi chaque fois qu'ils le peuvent. Encore un article d'importation, qui prend cours de plus en plus, à mesure que les vieilles superstitions s'évanouissent.

Celles-ci, encore assez vivaces, étaient très vives chez eux autrefois, de même encore que dans tous les pays berbères. Aussi, dès les temps les plus reculés, un grand nombre de marabouts vinrent-ils s'établir chez eux, et, comme dans la Kabylie du Djurdjura, se posant en médiateurs lors des contestations territoriales, ils acquirent bientôt richesse et influence. Il y en avait à peu près dans chaque canton,et ils formaient l'aristocratie du pays.Les plus célèbres furent les Mahi Eddine dont nous avons vu le rôle précédemment. Ils appartenaient à une famille, qui jouit elle-même d'une influence notable, les Ouled Sidi Ali ben Mohammed, descendants du fondateur de la Zaouia de Tourtathine, où ils habitaient. Ces marabouts avaient pour serviteurs religieux une partie de la fraction des Beni Ouattas; leur puissance s’accrut par des alliances matrimoniales avec les Ouled Sidi AbdElaziz des Ouled Mesellem. Ils se partagèrent en deux branches, les Ouled Sidi Aissa qui émigrèrent dans le centre sans y trouver la fortune; et les Ouled Sidi Mahfoud dont les Mahi Eddine étaient une ramification.

Les Ouled Sidi Elaziz étaient, eux, la postérité de Sidi Abd El aziz originaire des Ammal (de Palestro)  —- A cette famille appartinrent Sidi Elhabchi, Sidi Mohammed El akroute, Sidi Saddoq ben Si Abd Elaziz, Sidi Dahmane, dont les chapelles funéraires s'élèvent à Souk Elarbaa, Souk Elethnine, dans les Ahl Eleuch, et à Bir Kherichefa (sur la route de Souk Elethnine à Tablat). Il semble qu'ils soient venus évangéliser les Arabes de la plaine, au XVI° siècle, à cette époque où la foi s'obscurcissait.

Les Ouled Sidi Moussa ben Othmane, propriétaires d'une Zaouia à Aguentit (Beni Maaloum) eurent grande fortune et grande influence.

Les Ouled Sidi Yahya ben Lounis, des Semmama, ont la chapelle funéraire de leur ancêtres au cimetière (le Sidi Ayed; un des leurs, Si Saad ben Mohammed, caïd des Tiara vers 1891, fut homme de guerre au moins autant que de prières.

Les Ouled Djellakh descendaient de trois frères, Abd Allah, Belqacem et  Mahi Eddine, qui, venus du Maroc, s'installèrent d’abord à Belhaireth (Beni Ouattas) et y fondèrent une Zaouia. Puis, sur les instances des Beni Silem, Mahi Eddine alla chez eux fonder une autre Zaouia qui porte son nom. Les marabouts de Belhaireth, ennemis héréditaires de ceux de Tourtathine, furent ruinés par les Mahi Eddine après leur avènement au pouvoir. Ceux des Beni Silem conservèrent au contraire leur fortune.

Les Beni Mézrenna, dont on a lu plus haut l’origine, furent la seule des grandes familles religieuses qui n'ait pas joué de rôle politique, tenus en échec qu’ils étaient chez les Beni Khalifa, par les Ouled Saci, famille de noblesse militaire (djouad) et de père en fils cheikhs de la fraction des Ouled Othmane sous les Turcs. Ils possédaient, parait-il, des archives précieuses, qui furent consumées vers 1860. Mais à part les Ouled Saci, bien peu d’autres familles de noblesse militaire rivalisèrent avec cette phalange de marabouts; on ne trouve guère que les Ouled Said, chez les Ben Khalifa encore; les Ahl Ejddréa, des Beni bou Othmane, dont la grandeur s'évanouit avec le dernier caïd de l’Achour, Mohammed ben Slimane, tué pendant les guerres de la conquête.

Les marabouts des Beni Slimane entretenaient nombre d’écoles. Chaque canton avait la sienne, ainsi que sa petite mosquée; celle-ci n’était autre ordinairement que la chapelle funéraire du saint ancêtre. Les écoles, autrefois florissantes pour le pays, perdirent de leur relief au moment de la conquête, puis reprirent un peu de vie tant que les Mahi Eddine détinrent le pouvoir, grâce aux prestations que ceux-ci leur allouaient. Elles sont maintenant tout à fait abandonnées, de même que la classe maraboutique est à peu prés ruinée. Aussi la masse des Beni Slimane est-elle profondément ignorante.

Elle continue cependant à honorer le tombeau des santons si nombreux chez elle, par des fêtes annuelles ou bi-annuelles; mais les honneurs qu'elle leur rend rappellent plutôt le culte antique des ancêtres qu'un culte vraiment mystique. Les Beni Slimane, comme tous les montagnards berbères, aiment à se retrouver autour de la tombe d’un ancêtre qui leur rappelle leur communauté d’origine; c’est comme une fête de famille; c'est aussi un prétexte à festoyer, une occasion de rompre la monotonie des jours. Quelques-uns marmottent de vagues prières, mais sans trop les comprendre. Il se mêle aussi à ces cérémonies beaucoup de fétichisme. Presque tous sont persuadés qu’ils s’assurent le bonheur en ce monde et dans l'autre-mais en celui-ci surtout, c'est ce qui les touche plus immédiatement,— en touchant les draperies qui recouvrent la tombe, en embrassant celle-ci, ou en tournant autour un certain nombre de fois. Leur esprit est trop simple encore et trop grossier pour s’ouvrir à des idées plus élevées.

Il y a cependant parmi eux environ 400 affiliés à des sectes (Taybia, Rahmania) dont l’origine fut mystique, quoique les tendances actuelles paraissent plutôt séculières. Je doute fort que les Beni Slimane comprennent au juste le but poursuivi par leurs fondateurs, encore moins les idées mystiques qui les ont guidés.

  Conclusions

La Plaine des Beni Slimane, la partie inférieure de la vallée de l'oued Elhammam, qui lui fait suite, et le Djebel Chaïf, constituent en résumé, dans le nord du département d’Alger, une dépression bien marquée entre les deux chaînes maîtresses de l’Atlas Tellien. Cette dépression n’est qu’une partie d'ailleurs de celle qui règne presque d'un bout à l’autre de celui-ci et qu’occupent les terrains tertiaires et quaternaires. '

C'est une de ces régions telliennes dont les caractères, malgré leur indécision, font déjà pressentir la proximité des steppes ; régions de transition plutôt qu’întermédiaires, où les contrastes abondent, si bien qu'on voit tour à tour se reproduire des aspects empruntés à des contrées bien différentes. _

Même vague, même indécision dans sa population, composée de sédentaires, les uns d’origine arabe, les autres d’origine berbère, mais si intimement confondus aujourd'hui qu'il est impossible de faire la part de chaque élément ; et dont les unes présentent des affinités frappantes avec les Kabyles, tandis que les autres rappellent les semi-nomades de la bordure des steppes.

Ce manque de caractères dominants influe sur l’aspect même du pays : _médiocrement intéressant aux points de vue botanique ou géologique, il présente plutôt au point de vue pittoresque un certain agrément que de réelles beautés, son climat est sujet à des écarts assez grands et il tend vers des allures franchement continentales déjà, malgré la proximité de la mer, à cause du rideau montagneux parallèle à la côte qui l’en sépare.

L'agriculture y est peu florissante ; le commerce local est sans importance, ainsi que l’élevage. Les produits naturels qui en proviennent, volailles, œufs, gibiers, bois, écorces à tanne donnent lieu qu’à un faible trafic.

_ On ne trouve encore dans la région aucun européen. On a, il est vrai, projeté l'établissement d'un village de colonisation dans la plaine les Beni Slimane ; mais l’exécution n’a jamais suivi, et il ne faut pas le regretter Car le pays peut nourrir les indigènes faits à une vie pénible, il semble peu propice en revanche à l’établissement des européens. Ceux-ci sont toujours plus difficiles sur le chapitre du bien-être ; or la nature du sol, l’irrégularité des pluies et leur insuflisance parfois, la rareté des eaux potables, ne leur laissent guère espérer ce qu’ils demandent: une vie, sinon facile, au moins supportable, des récoltes, sinon abondantes, au moins à peu près assurées.

Aussi la plaine de Beni Slimane et le Djebel Chaïf paraissent-ils devoir être longtemps encore le domaine exclusif d’îndigènes élevés à la dure et faits à la pauvreté.

Addenda

Le palmier nain que j'ai signalé en un point seulement du pays, se retrouve encore ailleurs, sur le plateau formant le cœur du Djebel Chaïf et sur les premières pentes des monts d’Aumale, notamment près de Souq Elethnine.

Le jujubier de même, quoique n’étant nulle part aussi abondant que près de Souq Elkhemis, se montre encore en quelques autres points, ainsi dans la vallée de l’oued Zaroua.

La coexistence de ces deux plantes, appartenant à des zones botaniques ditférentes, sur des points si rapprochés, affirme une fois de plus le caractère contrastif et transitoire du pays.

Les alluvions de la plaine des Beni Slimane sont d'âges divers, et des terrains d’affalluvions anciennes existent au-dessus de Poligocène; il semble qu’il y en ait deux principales; l’une formant le plateau au cœur du Djebel Chaïf, vers 800 mètres d’altitude.; l’autre couronnant les collines entre l’oued Ysser-Malah et la plaine des Beni Slimane, entre 700 et 750 mètres. Cette dernière s’étendrait aussi sur une partie de la vallée de l’oued Elhammam et sur la rive gauche de l’oued Ysser-Malah, enfin au pied des monts d’Aumale.

A défaut d'indications paléontolologiques, l’indépendance de ces terrains par rapport au réseau hydrographique actuel porte à les considérer comme pliocénes. On retrouverait alors dans la plaine des Beni Slimane les traces d'un grand cours d'eau oligocène  puis d’autres cours «l'eau ou lagunes pliocènes, tous dirigés S.0.‘N.E. et se déversant dans la mer par la vallée actuelle de l’oued Sahel. Le réseau hydrographique quaternaire ancien aurait aussi compté quelques bas fonds lagunaires, mais dont l'écoulement se serait fait par des exutoires dirigés du N. au S. et traversant les plis orographiques. Des phénomènes de capture, consécutifs aux derniers phénomènes tectoniques post-pliocénes, n'ont sans doute pas été étrangers à leur instauration. C'est ce réseau quaternaire qui est devenu en perdant de son importance, par suite de la diminution "le débit des sources et des rivières, le réseau hydrographique actuel de la plaine des Beni Slimane et de ses abords.

Voici quelques chiffres statistiques à propos des Beni Slimann.

Vers 1876 ils comptaient: 9.256 âmes (2177 hommes, 2.944 femmes. 3.135 enfants), 1.133 maisons, 1,612 gourbis. 108 tentes, 1.113 charrues, 822 jardins, 605 ruches, 288 chevaux, 093 mulets, 555 ânes, 3.778 bœufs, '15.507 moutons, 3l .601 chèvres.

L'impôt était de 55.820 francs dont 8.514 francs de centimes additionnels. (Il s'agit de tous les Beni Slimann Djébailia).

Vers 1890 ils comptaient: 17.682 âmes (dont 4.953 hommes, 5.217 femmes), 3.929 maisons. Ils cultivaient environ 1.300 hectares. Ils avaient 27| chevaux, 1.079 mulets, 1.413 ânes, 4.013 bœufs, 14.095 moutons, 37.712 chèvres et payaient 80.000 francs d'impôt.

Vers 1900 ils comptaient 20.537 habitants, 59.400 têtes de chèvres et moutons, 64.300 francs d'impôt. L'impôt oscille autour de francs ; cela résulte de l'alternance des périodes propices et des périodes mauvaises pour l'agriculture. Mais le cheptel (moutons et chèvres) augmente (le façon continue, ce qui ne devrait pas être justement à cause du retour périodique des années sèches, qui amoindrissent les récoltes, tuent une bonne part des troupeaux et font baisser l'impôt. L’anomalie s'explique par la façon imparfaite"

(l) Voir Fic/acier, passim.

dont les statistiques ont été dressées de tous temps, mais d'autant plus imparfaite et d'autant plus au-dessous de la vérité qu’en remonte plus avant dans le temps.

(Y est aussi à cela, sans doute, qu’en doit attribuer pour une bonne part cette augmentation singulière de la population entre 1870 et 1890. Il est inadmissible qu’elle ait doublé presque en vingt ans.

Errata. — Le ruisseau et la vallée que j’ai désignés Oued Oum Elkheir dans la première partie, sur la toile de la carte au …s'appellent en réalité Oued Mekhcyyer Dl, ) c’est à dire vallée excellente, choisie.

         Source : Société de géographie d'Alger et de l'Afrique du Nord,1904

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Tablat Beni Silem Bahata Beni Slimane Sanhadja Mezrenna

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